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Achille Mbembé , l’envie d’être soi

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Achille Mbembé marque d’une forte présence le monde de la recherche en sciences sociales, depuis plus de deux décennies. Si l’Afrique n’est pas l’unique objet de ses préoccupations, elle n’en demeure pas moins la plate-forme d’élaboration d’une pensée dont la maturation, l’originalité et la force sont investies de toute son histoire personnelle.

Des forêts du Sud du Cameroun, à l’Afrique du Sud où s’invente de son propre aveu, le « futur afropolitain », Mbembé s’essaie mieux que quiconque à raconter le cheminement inachevé de la constitution de son « identité intellectuelle provisoire »achille

« Partir » ! Voilà qui procède de cette quête, dont il nous rend compte à travers un de ses textes les plus personnels[1]. Historien de formation, sa thèse de doctorat porte sur La naissance du maquis dans le Sud-Cameroun (1920-1960). Esquisse d’une anthropologie historique de l’indiscipline. Il « présentera ses travaux » en février 1991 à l’Université de Pennsylvanie à Philadelphie. Il puise dans son Cameroun natal les premiers éléments de son discours critique sur les manifestations récurrentes de cette « nuit-du-monde-africain-postcolonial ». Tout ou presque l’y dispose : son parcours de formation initiale marqué par l’influence d’éminentes personnalités comme Fabien Eboussi Boulaga, Jean-Marc Ela ; un utile et fécond apprentissage auprès des pères dominicains de Yaoundé, dans la bibliothèque desquels commence de s’épanouir sa vive curiosité intellectuelle ; son engagement dans les mouvements d’action catholique qui complète enfin, la consolidation de son parcours d’initiation. Son séjour en France dès le début des années 1980 constitue tout autant une étape déterminante de sa formation universitaire. Il bénéficie d’un encadrement qu’il jugera décisif de la part de certains de ses futurs confrères (Jean-François Bayart, Jean Leca et Catherine Coquery-Vidrovitch qui dirigera sa thèse de doctorat d’histoire), et publie alors ses premiers articles et ouvrages.

Richard Joseph lui offre l’opportunité d’un premier séjour aux Etats-Unis. Il s’y installe durablement comme enseignant-chercheur auprès d’un certain nombre d’universités dont Columbia, Brookings Institute, Pennsylavania, Berkeley et plus récemment Duke en Caroline du nord. De 1996 à 2000, il dirige le Secrétariat exécutif du Codesria (Council for the Development of Social Science Research in Africa) à Dakar, puis s’installe en Afrique du Sud où il est à présent directeur de recherche à l’Institute of Social and Economic Research à l’University of the Witwatersrand à Johannesburg.

La pensée d’Achille Mbembé est très riche, et par certains aspects, fort complexe. Ses dernières parutions ne peuvent le réduire à l’unique problématique du courant postcolonial dont il se fait pourtant un des hérauts. Il situe son intérêt pour ce courant – au même titre que celui de bien d’autres chercheurs – en considération de la situation historique et politique actuelle des pays anciennement colonisés. Trois « moments centraux » permettent selon lui l’appréhension et l’évolution du courant des études postcoloniales : les luttes anticoloniales, le moment de la grande herméneutique et la globalisation[2].

Essayiste de talent, Mbembé aborde bien d’autres domaines de réflexion qui posent sans cesse l’urgence de l’engagement de l’Homme dans la société, loin des tentations nombreuses d’une « complicité par enchantement » dont il ne cesse de mettre ses lecteurs en garde. Il fustige aussi bien un certain « provincialisme » de la recherche et de la pensée sur l’Afrique en France que le manque de cadre d’une réflexion authentique en Afrique même, susceptible de faire émerger et d’accompagner l’inéluctable processus de marche du continent dans l’Histoire. Comment peut-on sous-estimer, interroge-t-il, la force de plus d’un milliard d’individus agissants dans l’histoire du monde ? Il se montre extrêmement sévère et implacable vis-à-vis des dirigeants africains dont il ne manque jamais de souligner avec une force d’expression particulière les dérives : des « démocraties purement administratives », au « leadership de style pontifical », en passant par toutes les autres formes d’une gouvernance globalement contre productive.

Des opinions publiques africaines en général, il n’en dit pas mieux, mettant l’accent sur l’acception globale en Afrique d’un « processus sorcellaire permanent » qui tend à escamoter les responsabilités internes pour les reporter sur l’occident, l’esclavage, la colonisation, la mondialisation… Un procès permanent de sorcellerie, qui conforte le « doute profond de l’Africain sur lui-même ». Il met également en garde contre l’extrême solitude et les dangers auxquels est confronté « le penseur » dans cette Afrique là qui est celle de la déréliction et de toutes formes de violences. Sa propre expérience est parlante à cet égard, tant en ce qui est des charges et responsabilités occupées à Dakar au Codesria que dans ses rapports avec son pays natal, dont les dirigeants sont loin de lui garantir les conditions de sécurité basiques d’un éventuel séjour.

« J’ai vécu à Paris, à Dakar et aux Etats-Unis, où j’enseigne à l’université Duke trois mois par an. Je ne suis pas retourné au Cameroun depuis longtemps, mais quand les Lions indomptables jouent, mon être est transplanté. J’ai besoin de chacun de ces lieux, et l’Afrique du Sud m’apporte la marmite »[3]. Personnage tout aussi partagé entre ses multiples identités complémentaires, qu’inclassable, Achille Mbembé avoue au détour d’une confidence ne jamais relire les textes qu’il a publiés. Son indépendance d’esprit et sa lucidité en font nécessairement une des références dans la recherche critique en Afrique et bien au-delà.  L’extrême élaboration de son discours en rend cependant l’écho assez incertain, chez la plupart de ceux à qui et pour qui il est aussi conçu. La réceptivité de sa pensée ne souffrirait pas seulement de son « élitisme ». Car le paradoxe peut aussi tenir au fait de sa grande longueur d’avance sur son temps : il tiendrait à ce talon là, Achille.

Son œuvre demeure centrale, dans le processus de mobilisation et d’organisation d’une intelligentsia africaine dont il prévient de l’obligation de prendre en charge sa part continue de responsabilité dans l’histoire du continent. Et de l’humanité. L’expérience de la « marmite sud africaine » doit être riche encore de futurs émerveillements. Et nous sommes en droit d’attendre bien des révélations de Johannesburg, des révélations qui sans cesse nous resitueraient dans l’urgence d’une pensée neuve, une pensée débarrassée des scories de l’attentisme, de la victimisation et d’une forme d’irrationnel à laquelle il compare volontiers le désormais fameux « discours de Dakar ».

Par Germain-Hervé Mbia Yebega,

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